L'éternelle angoisse #1
- Ludo MAKING OF
- 11 déc. 2025
- 3 min de lecture
Je travaille actuellement sur un nouveau tableau, j'ai presque terminé de le peindre et déjà je sens en moi tous les symptômes qui surgissent quand vient l'heure de constater l'écart entre ce que je voulais réaliser, et ce que j'ai réalisé. C'est très mauvais, de mon point de vue. Objectivement, je pense. Mon niveau technique est nul, mon sens des couleurs l'est également, mes choix formels sont nuls aussi... rien ne va et tout ça me plonge dans une profonde tristesse dont je ne peux sortir qu'en commençant un nouveau tableau dans l'espoir de m'améliorer et d'être moins nul.
Mes nuits sont nerveuses, angoissées, emplies de rêves étranges lorsqu'enfin je parviens à m'endormir. Elles sont entrecoupées de moments de veilles durant lesquels je descends l'escalier, traîne dans la cuisine silencieuse et éclairée d'une lumière horriblement agressive à la recherche de je ne sais jamais quoi au juste. Puis je m'assois dans le salon plongé dans une douce obscurité et tente des exercices de respiration afin de contrôler la terrible angoisse qui m'assaille. Mon cœur bat trop fort, je le sens, je l'entends. Ce sont des coups secs qui annoncent très certainement une crise cardiaque. Je suis seul, là, dans le salon et personne ne se rendra compte que je suis victime d'un arrêt cardiaque. Je vais donc mourir, cela ne fait pas de doute. Les exercices de respiration fonctionnent un peu. Ni douleurs thoraciques, ni douleurs dans le bras gauche. Je remonte me coucher.
Il y a tant de beauté dans l'art que je vois ça et là, dans l'art des artistes que j'admire et qui me font vivre des émotions tout à fait spectaculaires et difficilement descriptibles. Les larmes me montent aux yeux devant les oeuvres de George Rouy, ou de Gerhart Richter, pour parler de ceux qui sont vivants. Les larmes me montent aux yeux devant les oeuvres de Francis Bacon. Ces larmes ne sont ni de la joie, ni de la tristesse. C'est au-delà.
Que puis-je encore faire ? Est-ce que je peux rendre mon tableau moins nul avec encore quelques coups de pinceaux ? Certainement, mais il faudrait que je sois moins nul pour envisager faire un tableau moins nul. Le piège mental se referme.
L'art est un rapport au temps également, au temps précieux, au temps dans son irréductible essence insaisissable. Je ne parle pas de mon rapport au vieillissement, car je ne vieilli pas et mon espérance de vie augmente avec le temps. Non, je parle de mon rapport à l'instant et à sa fonction dans ma vie. Je ne peux pas être né pour vouloir m'acheter une maison, une voiture et un chien, ni pour vouloir aller diner au restaurant ou pour boire des mojitos sur une plage. je ne peux pas être né pour autant d'absurdité. Pourquoi suis-je né alors ? Pourquoi sommes-nous nés ?
Faire des tableaux, créer, cela réduit mon angoisse face à ces questions. Pendant que je cherche un sens à ma vie, je fais des tableaux, ou je prends des photos, je fais des dessins, j'écris des livres... autant d'activités qui éloignent la déroutante inconsistance du quotidien. Autant d'activités qui éloignent de la réalité, ou plutôt, qui permettent de mieux la saisir.
Il y a quelques jours, je me suis rendu chez une femme trouvée sur Internet, qui soigne tout un tas d'angoisses et de problèmes grâce à l'hypnose. Je suis arrivé en avance, et ça m'a angoissé. Je ne parviens pas à arriver à l'heure, encore moins en retard et pourtant j'essaie. J'essaie parce que tout le monde semble arriver systématiquement en retard et que ça me rend dingue. Je veux faire comme eux, tous les autres, tous ceux qui sont toujours en retard parce qu'ils ne s'imaginent pas une seule seconde que de l'autre côté d'en rendez-vous, il y a une personne qui attend. J'attends dans ma voiture et commence à ressentir les symptômes d'une crise de panique. J'ai la sensation effroyable que je vais mourir là, dans ma voiture, et qu'il ne me reste plus que quelques minutes devant moi. C'est abyssal. Je me reprends. Mais ça m'angoisse. Et si réellement j'étais en train de mourir, ce serait stupide, imaginez, je crois que ce n'est qu'une crise de panique alors que je meure véritablement. Je mourrais en me trompant.
Une heure plus tard je suis délesté de quatre-vingt euros pour avoir pleuré comme un enfant sur ma chaise face à cette femme.
Normalement, je devrais dormir normalement cette nuit. Problème réglé. Fantastique. Alors je songe à cet effet que tel pinceau permet et me dis qu'il faudrait que j'essaie quelque chose avec cette idée que j'ai en tête. Je revis. J'ai une idée. J'ai un projet.


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